Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /Mai /2009 16:33
 

L’Orient,

enjeu et cause de la guerre


1. Le plan. Première étape : l’Autriche.

2. Dernière étape : la Turquie.

3. Étape intermédiaire : la Serbie.

4. Le symbole : le Hambourg - Golfe persique.



     
 

    1. Le plan : la première étape, l’Autriche. - Pour comprendre les événements d’Arménie, la conduite de la Turquie, l’attitude de l’Allemagne, et la politique imposée aux autres puissances de l’Europe, il faut d’abord comprendre exactement le plan de l’Allemagne, tel que l’Empereur l’a proclamé le 4 octobre 1900. “La Prusse, a-t-il dit, notre patrie allemande... deviendra aussi extraordinaire que l’Empire romain universel, afin qu’un jour, dans l’avenir, on puisse dire, comme autrefois Civis romanus sum : “Je suis citoyen allemand””.

     La première étape, dans la réalisation de ce plan, est la constitution d’une énorme confédération germanique omprenant l’ Autriche-Hongrie et de multiples annexions. Pour les annexions, on peut s’en rapporter au célèbre volume de Tannenberg, La plus Grande Allemagne (Gross Deutschland, 1911) et surtout au prodigieux Mémoire secret adressé au Chancelier par les six grandes associations industrielles et agricoles d’Allemagne, publié par le Temps du 12 août 1915 ; et à l’autre Mémoire, à peu près identique, signé par des professeurs d’Universités et certaines personnalités de la haute administration et des affaires.

     Pour la mainmise par l’Allemagne sur l’Autriche, elle vient d’être expliquée et réclamée par l’ex-pasteur Naumann dans son volume “Europe Centrale” (Mittel Europa, 1915). Comme nous aurons à citer plusieurs fois ce Naumann, il faut bien déterminer la place qu’il occupe en Allemagne ; elle est énorme. Le rédacteur en chef du Journal de Genève, M. Bonnard, si bien informé, dit : “Naumann fut jadis libéral quoique démocrate... Il a mis ses idées politiques au rancart, comme il fit précédemment pour ses idées religieuses, et ne pense plus que par Bismark...” (La Semaine Littéraire de Genève, 1er janvier 1916). Et M. Paul Seippel, un autre des publicistes les plus distingués - très modéré - de la Suisse, dans un article intitulé : “Le Péril de Demain” : “Ancien pasteur, membre militant du parti socialiste chrétien, député au Reichstag, éditeur de la Revue Die Hilfe, qui s’était distingué jadis par ses tendances idéalistes et relativement libérales, M. Naumann est un des esprits les plus influents de l’Allemagne moderne. Enfin, le pasteur Ragatz, chef du parti des chrétiens-sociaux dans la Suisse allemande, écrit : “De lui sont sorties les théories qui ont donné naissance à ces formules frappantes, qui ont cours aujourd’hui, savoir, par exemple, que... l’adoration du Dieu de l’amour, qui s’est révélé en Christ, doit être complétée par celle du Dieu caché de la violence” (Gewalt)... Naumann, justement à cause de ce mélange de christianisme et de Deutschtum, est devenu le type d’une forme déterminée et toute actuelle de ce Deutschtum (L. Ragatz, La défense de notre Indépendance Intellectuelle dans la Semaine Littéraire de Genève, 22 janvier 1916. Voir sur Naumann notre étude : l’Allemagne religieuse, p. 31 et 55).

     Voici comment M. Seippel juge, sur le point qui nous occupe, sa pensée : “Son livre formule, avec un rare talent et une clarté profonde, une idée qui visiblement devient de plus en plus l’idée directrice de toute la politique de l’Empire. Quelle est cette idée? “le programme des ambitions allemandes, lesquelles embrassent l’immense bande de territoire s’étendant d’un seul tenant de la Belgique à la Mésopotamie : vasselage de la Turquie, vasselage des Balkans, vasselage et absorption de l’Autriche ; “une confédération de l’Europe centrale, analogue à l’ancienne confédération germanique, mais autrement puissante. Chacun des États participants pourrait conserver son Gouvernement et les institutions politiques particulières ; mais il y aurait entre eux tout d’abord une union douanière, puis une organisation assurant, non seulement la cohésion militaire, mais encore l’unité de direction dans la politique extérieure... La dynastie des Habsbourg ne conserverait qu’un pouvoir d’apparat, à peine plus effectif que celui que font semblant d’exercer, aujourd’hui, les souverains allemands médiatisés. En fait, la Prusse gouvernerait toute l’Europe Centrale. Et pour parler net - ce que ne fait pas toujours M. Naumann - l’Autriche-Hongrie subirait un demi-vasselage” (Le Péril de demain, dans le Journal de Genève, 27 décembre 1915). Voir aussi l’étude de M. Max Hoscheller sur “l’union de l’Europe centrale” dans la Revue des Deux-Mondes du 16 mars 1916. Il cite, p. 436, un passage de la publication “la plus grande Allemagne”, rédigée par les deux fameux pangermanistes Rohrbach et Jäckh. Dans ce passage il est question du “pont” qui doit relier l’Orient à l’Allemagne, et ce pont a “quatre arches”. La première c’est la Duplice (1871) ; la seconde c’est la possession d’Heligoland (1890) ; la troisième, c’est la convention de Bagdad (1893) ; et la quatrième, c’est la quadruple convention : Allemagne, Autriche, Turquie et Bulgarie, 1915.

     

    2. La dernière étape : la Turquie. - Le 8 novembre 1898, l’Empereur prononça son fameux discours de Damas : “Puisse Sa Majesté le Sultan, ainsi que les 300 millions de Mahométans qui vénèrent en lui leur calife, être assurés que “l’Empereur allemand est leur ami pour toujours. Ainsi s’est manifestée l’orientation de la politique allemande du côté de l’Orient” (P. Rohrbach, Der deutsche Gedanke in der Welt, 1912, p. 167). Comme nous aurons à parler du Dr P. Rohrbach, aussi souvent que de Naumann, disons tout de suite : le Dr Rohrbach est un des pangermanistes les plus savants, les plus documentés sur les affaires extérieures. On peut le considérer comme le ministre des affaires étrangères, in partibus, du pangermanisme. En ce moment, avec le député Erzberger, il est à la tête de la vaste entreprise d’informations, qui fournit de brochures toute la propagande pangermaniste. Son volume Der deutsche Gedanke in der Welt, a été un des manuels classiques les plus influents du pangermanisme. Publié en 1912, il a été tiré peut-être à 100.000 exemplaires. Je possède un exemplaire du 75e mille.

     Quant à cette politique elle-même, Naumann, précisément dans les notes de son voyage à Constantinople, à la suite de l’Empereur, l’expose, avec sa brutalité et sa clarté habituelles. “Aujourd’hui (heute) nous ne pouvons nous servir d’aucun pays appartenant à la Turquie ; car nous ne sommes pas encore (noch nicht) assez forts pour coloniser et défendre un territoire que nous aurions gagné. Le moment où nous pourrons faire de grands coups demain (grosse Griffe) dans l’histoire du monde n’est pas encore (noch nicht) venu. Mais partout (überalt), et en particulier sur la moitié orientale de la mer Méditerranée, nous devons nous préparer pour ce moment... Il faut que cela se fasse selon un plan déterminé... La Turquie est pour nous un lieu propice aux établissements... Sur tous les bords de la Méditerranée il y a des Allemands... Bonne chance, frères, soyez actifs et remuez-vous!.. Vous êtes nos pionniers. L’image de Bismark qui pend dans vos chambres, vous rappellera votre devoir national. Vous avez aussi besoin de l’image du Crucifié... Il faut agir, comme l’Empereur l’a dit à Bethléem, d’une manière désintéressée (Selbstlos), c’est-à-dire avec ce plein sentiment que cela ne rapportera pas tout de suite (sofort)... Il faut préparer en Turquie une sorte de dictature amicale (freundschaftliche Diktatur) dans laquelle on dit de temps en temps : oiseau, mange ou crève... Il y a déjà des officiers allemands, des canons Krupp... Il faudrait la technique de l’administration allemande... quelques Landräthe (préfets)... Là-bas s’ouvre un champ indéfini pour un absolutisme patriarcal... ; c’est le pays d’un absolutisme réel, paternel, de grand style. Oh! si notre Empereur voulait, parmi ses cadeaux, mettre ce cadeau! Que l’on s’imagine un chemin de fer dirigé par l’Allemagne (ein deutsche geleitetes Bahnsystem) de Constantinople à travers l’Asie Mineure, jusqu’à l’Egypte et la Mer Rouge. Ce serait le réveil de ces pays déchus. Si un pareil système de voies ferrées était créé pour nous, alors, dans notre propre intérêt (im eigenen Interesse), nous ne devrions plus regarder avec indifférence le massacre des Arméniens, comme nous le devons maintenant. Maintenant nous sommes trop faibles pour protéger les Arméniens, sans les livrer aux Anglais. Nous devons d’abord mettre le pays sous notre dépendance économique (Wirthschaftlich von uns abhängig machen) afin de pouvoir plus tard (später) exercer un contrôle politique (politisch controlliren)” (Asia, 1889, Verlag der Hilfe).

     En 1911, ce plan est exposé tout au long, dans toutes ses parties, avec ses trois étapes dans le fameux volume de O. Richard Tannenberg, La plus grande Allemagne, l’Oeuvre du XXe siècle : “Les Anglais ont fait beaucoup de choses, mais le peuple allemand est encore plus grand, et a besoin d’un champ de travail bien plus grand... Les Turcs ne sont pas du tout possesseurs des pays turcs de nom : Asie Mineure, Syrie, Mésopotamie, Kurdistan, Arménie et Palestine. Les pays situés entre l’Euphrate et le Tigre n’attendent que le moment d’être en main d’un peuple énergique, fortuné et entreprenant, pour fleurir de nouveau” (o. c., p. 285-286). Et l’auteur constatant la disproportion entre ce que les Allemands peuvent et ce qu’ils possèdent, déclare : “un Allemand ne peut qu’être saisi de rage, que les choses soient ce qu’elles sont” (Ibid., p. 272-273, voir la préface de M. Milloud en tête de la traduction).
    En 1911, également, paraissent des articles de P. Rohrbach, réunis en brochure, où il est dit : “Nous voici arrivés au point où les rapports avec la Turquie et la situation en Turquie deviennent décisifs pour la politique allemande, et son nouveau principe fondamental, la préoccupation de l’Angleterre. Pour l’Allemagne, il n’y a au fond qu’un moyen de prévenir une guerre d’attaque de l’Angleterre, c’est la fortification de la Turquie. L’Angleterre ne peut être attaquée d’Europe et blessée gravement, qu’en un point : c’est l’Egypte... mais la Turquie ne peut penser à l’Egypte, que si elle dispose d’un système développé de voies ferrées en Asie Mineure et en Syrie... Le simple principe de la propre conservation pour l’Allemagne doit la pousser à s’efforcer de fortifier la Turquie... À notre point de vue, tout le programme de la régénération de la Turquie - programme dont les chemins de fer sont un élément essentiel - est avant tout un moyen de garantir la paix avec honneur” (Dr P. Rohrbach, Die Bagdad bahn, p. 18, 19, 27).

     En 1914, est fondée la “Société Allemande arménienne” 8. Parmi les fondateurs figurent les pangermanistes les plus autorisés et les plus violents : Naumann, Rohrbach, Basserman, Eucken (Iéna), Oncken (Heidelberg), Thomas Mann (Munich), Rein (Iéna) ; les théologiens : Dryander, le prédicateur de la cour, Seeberg, Baumgarten (Kiel)... On n’est pas peu étonné de voir, en tête de cette phalange, Lepsius. La Société a pour secrétaire un pasteur, et pour organe la revue Mesrop. La Société avait un but unique : resserrer de toutes manières tous les rapports entre l’Allemagne et l’Arménie. Elle s’adressa néanmoins aux savants et aux philanthropes de toutes les nations. Dans un de ces appels, daté d’août 1914, on lit : “Nous sommes loin de tous desseins nationaux. C’est seulement l’amour qui nous force, l’amour pour le peuple arménien, un peuple de talents (sic), qui n’est pas assez connu dans les cercles de notre patrie, et à qui nous voulons procurer le respect et la reconnaissance qu’il mérite”.
(voir page suivante) 

Par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens
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